Quelques mots à la mort d’Edgar Morin (1921 – 2026), et les auteurs qui ont façonné ma manière de voir et de faire.
“ Lions inséparablement la formule de Hans Jonas sur la planète dégradée que nous laisserons à nos enfants et la formule de Jaime Semprun s’inquiétant des carences de notre éducation :
Quelle planète allons-nous laisser à nos enfants ? Hans Jonas
A quels enfants allons-nous laisser le monde ? Jaime Semprun”
Edgar Morin, Enseigner à Vivre
“Sans un instant récuser la pertinence d’une approche poétique ou philosophique de l’habitabilité, celle-ci peut également être saisie par un modèle écosystémique ;
on s’intéresse ainsi à l’interface et aux interactions entre les habitants (individuels ou collectifs) du Monde (leur corps, leur psychisme, leur esprit) et l’environnement (naturel
et artificiel) dans lequel ils vivent : biocosme, technocosme, sociocosme, sémiocosme”
Alain Findeli, Sciences du design Tome 1 : quelles sciences du design ?
Edgar Morin est mort vendredi, à 104 ans. À cet âge, ce n’est pas une surprise, mais ça m’a touchée. Ce n’est pas pour surfer sur l’actualité, mais par gratitude, que j’écris aujourd’hui sur l’impact de sa pensée sur ma posture et ma vision de designer.
Et il n’a pas été le seul. Tout ce qui fait de moi la designer que je suis aujourd’hui, ma posture, ma vision, s’est construit en passant par plusieurs portes à la fois : Bruno Munari, John Dewey, Paulo Freire, lui. Des auteurs très différents, mais une même leçon : on ne conçoit jamais pour un “usager” abstrait, mais pour des gens qui apprennent, se trompent et vivent.
Pendant mes années à PROJEKT Design Lab, trois de ses livres ne quittaient pas mon bureau : Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Penser global, Enseigner à vivre. Aucun ne parle de design ; tous parlent de comprendre et d’apprendre à vivre ensemble.
Dans Enseigner à vivre, il reprend Rousseau : éduquer, ce n’est pas remplir des têtes mais apprendre à vivre. Freire disait la même chose en dénonçant l’éducation “bancaire”, qui traite l’apprenant comme un récipient vide. D’où, pour nous, l’inclusivité et la co-conception : concevoir avec les gens, pas pour des passifs supposés. L’accessibilité cesse alors d’être une case à cocher en fin de projet : c’est le refus de fabriquer des objets qui excluent.
Dans Les Sept savoirs, il parle des “cécités de la connaissance”, on se trompe, surtout quand on est sûr de soi, puis de la compréhension d’autrui. C’est, sans le mot, une éthique du care : l’attention à l’autre, à sa fragilité, à ce qu’on ne voit pas de lui. L’antidote au persona “moyen” : les gens pour qui on conçoit ne le sont jamais.
Dans Penser global, il refuse de découper le monde en morceaux étanches : pas de parties sans le tout, pas de tout sans les parties. Ça m’empêche d’isoler un écran de la vie de qui le regarde, ou un produit du parcours et du contexte social où il s’inscrit, ou un utilisateur de son environnement. Tout est lié, comme le résume une phrase de Jenny Holzer que je garde toujours en tête : all things are delicately interconnected. Dewey et Munari complètent le tableau : learning by doing, ancêtre du prototypage ; et l’idée qu’un bon objet, comme une bonne leçon, doit être clair, accessible, presque joyeux, jamais une démonstration d’intelligence de son auteur.
Je n’en tire aucune grande théorie du design, plutôt une habitude de regard, une posture qui tient en un mot : l’humilité. Me méfier des solutions trop propres, concevoir pour des vies plutôt que pour des cibles, et me rappeler que mon regard est toujours partiel, le leur aussi. Les gens connaissent leur vie mieux que moi ; moi, je vois parfois ce qu’ils n’ont pas encore su formuler. C’est dans cet écart que naît une idée juste. Mon métier consiste moins à avoir raison qu’à écouter et à me remettre en question. C’est moins confortable, plus honnête, et sans doute la posture la plus difficile à tenir, la plus importante aussi.
Et c’est peut-être leur vraie façon de conduire le changement : non par une méthode, mais par le dedans. On ne change rien autour de soi sans changer d’abord son propre regard ; une posture qu’on adopte transforme déjà sa manière de travailler, puis, de proche en proche, les gens autour.
Hend Daoud Metoui, Product Designer


