Posez la question autour de vous, dans n’importe quelle équipe design aujourd’hui : “C’est quoi, ton métier, exactement ?” Vous verrez les hésitations apparaître. Le designer qui passe ses journées à cadrer des modèles génératifs. L’UX qui fait autant de prompt que de wireframe. Le créatif qui code ses propres outils. Tous ont une carte de visite qui ne dit plus tout à fait ce qu’ils font.
Je suis le premier concerné. Mon intitulé officiel ne décrit plus mes journées, et aucun des mots disponibles ne vient le remplacer proprement. Pendant un moment, j’ai cru que c’était mon problème à moi. J’ai fini par comprendre que c’est en train de devenir celui de toute une profession. Et qu’il méritait mieux qu’une plainte : il mérite qu’on se pose les bonnes questions.
Le vocabulaire arrive toujours en dernier
Un métier existe d’abord dans les gestes. Le mot vient après, parfois des années après, une fois que la pratique est assez répandue pour qu’on ait besoin de la ranger quelque part.
“Développeur web” ne voulait rien dire quand les premiers bricolaient des pages. “Community manager” est arrivé bien après que des gens animaient déjà des communautés. “Data scientist” a mis du temps à se détacher du statisticien. À chaque fois, le même décalage : la pratique d’abord, le nom ensuite.
Nous vivons exactement ce décalage, à grande échelle, sur la frontière design et IA. Et la première bonne question à se poser n’est pas “comment je m’appelle”, mais : est-ce que je confonds mon malaise de positionnement avec un signe que je suis perdu, alors que c’est peut-être le signe que je suis tôt ?
Trop de casquettes, ou une seule mal nommée ?
Quand on accumule les rôles, design system, formation, conseil, prototypage IA, conférence, le réflexe est de se dire qu’on s’éparpille. C’est souvent l’inverse.
Dans mon cas, en regardant ce que ces activités avaient en commun, je n’ai pas trouvé six métiers. J’en ai trouvé un seul, décliné sur six scènes : faire tenir ensemble deux mondes qui ne parlaient pas la même langue. Traduire l’intention d’un designer en quelque chose qu’une machine sait exécuter, et ramener ce que la machine produit dans un cadre qui a du sens pour des humains.
D’où la deuxième question, et elle vaut pour vous autant que pour moi : vos multiples casquettes sont-elles vraiment des métiers différents, ou les déclinaisons d’un seul geste que vous n’avez pas encore su nommer ? La réponse change tout. Si ce sont six métiers, vous vous dispersez. Si c’est un seul, vous êtes en train de le définir.
Le flou a un coût, et il faut en parler honnêtement
Ne romançons pas. Un métier sans nom, ça complique tout. Les présentations, les fiches de poste, le recrutement, le référencement sur les plateformes qui ne savent ranger les gens que dans des cases existantes. Un profil illisible est un profil difficile à vendre, pour soi comme pour les managers qui doivent l’expliquer plus haut.
Et pourtant, c’est précisément à cette frontière floue que se créent les rôles les plus intéressants de la décennie. Entre le design et l’IA. Entre la création et le code. Entre la stratégie et la machine.
Ce qui mène à la troisième question, peut-être la plus dérangeante : est-ce que vous attendez qu’un intitulé propre et rassurant existe avant de vous lancer, ou est-ce que vous acceptez de travailler dans l’inconfort du sans-nom, là où tout se joue maintenant ? Parce que ceux qui attendent le mot arriveront quand les places seront prises.
La question que cet article ne tranchera pas
Je n’ai pas de réponse définitive à vous vendre, et ce serait malhonnête de prétendre le contraire. Je ne sais pas encore comment s’appellera ce métier que nous sommes plusieurs à pratiquer sans le nommer. Designer augmenté, architecte de systèmes génératifs, traducteur design et IA : tout cela sonne soit prétentieux, soit incomplet.
Mais je crois que la compétence clé de cette décennie n’est pas technique. C’est la capacité à tenir dans l’ambiguïté assez longtemps pour que le réel rattrape le vocabulaire. À continuer de faire le geste sans la sécurité d’un mot pour se définir.
Alors je vous laisse avec les questions, plutôt qu’avec mes conclusions :
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Votre intitulé décrit-il encore ce que vous faites vraiment, ou ce que vous faisiez il y a trois ans ?
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Si vous deviez nommer votre métier par votre geste réel, et non par votre fiche de poste, quel mot inventeriez-vous ?
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Et si le malaise que vous ressentez face à votre propre titre n’était pas un problème à résoudre, mais le signe le plus clair que vous êtes exactement là où il faut être ?
Le mot viendra. La vraie question, c’est de savoir si vous serez déjà au travail quand il arrivera.
Philippe Elovenko, Design system manager

