Mike Monteiro & le code éthique du designer

Août 27, 2018
UX-REPUBLIC

Ethique et Design. Cela pourrait être le titre d’une conférence dédiée uniquement à ce thème tant le champ d’exploration est vaste, les implications et les enjeux importants.

Ainsi, en 2017, Mike Monteiro a rédigé un code de l’éthique. Fruit d’une longue réflexion sur le rôle de designer, il porte un regard critique sur la profession et le travail que nous effectuons. Avant de vous en proposer une traduction, quelques éléments sur son auteur.

Biographie de l’auteur

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Mike Monteiro est un designer américain. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le design avec pour soucis constant de challenger tant la vision du design que la place du designer dans nos sociétés.
A travers son agence Mule Design, il s’attache à créer des designs éthiques, impliquant l’utilisateur, et questionnant la relation client classique. Mule Design a travaillé pour Microsoft, TaskRabbit, le Financial Times, la fondation Wikimedia et bien d’autres.

Code éthique du Designer

1- Un designer est principalement un être humain

Avant d’être designer, nous sommes des êtres humains, soumis à un contrat social : nous partageons la même planète. En décidant de devenir designer nous reconnaissons que notre travail impactera, voir blessera, d’autres êtres humains. Nous devrions dès lors toujours considérer l’impact de ce que nous réalisons et offrons au monde. Il est de notre devoir de laisser la planète dans un meilleur état que celui dans lequel nous l’avons trouvé, nous n’avons pas le droit de nous dégager de cette obligation.

Quand nous travaillons sur des produits augmentant le besoin d’écarts de revenus ou la distinction de classes, nous échoueons dans votre contrat citoyen et donc aussi en tant que designers.

2- Un designer répond de son travail

Le design est une discipline d’action. Nous devons assumer la responsabilité de notre travail, il porte notre nom. Bien qu’il soit impossible de prédire exactement comment notre travail sera utilisé, nous ne devrions pas être surpris si un travail à la base néfaste finit par blesser. Nous ne pouvons être surpris qu’un fusil serve à tuer quelqu’un. Nous ne pouvons être surpris qu’une base de donnée réalisée pour cataloguer les migrants serve ensuite à déporter ces migrants. Quand nous réalisons consciemment un produit qui sert à mal, nous nous voilons la face. Quand nous produisons de façon inconsciente quelque chose servant à blesser autrui, parce que nous n’avions pas considéré les possibles ramifications de notre travail, nous sommes doublement coupables.

Notre travail est notre héritage, il nous survivra. Et il parlera pour nous.

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3- Un designer place l’impact avant la forme

Nous nous devons de considérer les conséquences de notre travail plus que l’intelligence de nos idées.

Un design n’existe pas dans le vide détaché de tout. La société est le plus grand système sur lequel nous pouvons avoir un impact et tout ce que nous réalisons fait partie intégrante de ce système, en bien ou mal. Nous nous devons de toujours juger la valeur de notre travail sur base de son impact plutôt que sur base de son esthétique. Un objet réalisé pour blesser un être humain ne peut pas être considéré comme bien designé, quelque soit la forme qu’il adopte car un bon design est un design qui ne blesse pas autrui. Aucun régime totalitaire n’est bien designé, car il a été conçu à la base comme totalitaire.

Un fusil cassé est mieux designé qu’un fusil en état de marche.

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Non-Violence, Carl Fredrik Reuterswärd, 1985

 

4- Un designer est engagé pour son expertise au delà de son travail

Quand vous êtes engagé pour designer quelque chose, vous êtes engagé pour votre expertise. Notre travail n’est pas uniquement de produire un travail mais d’évaluer l’impact de ce travail. Notre travail est aussi de signaler l’impact de ce travail à notre client ou employeur. Et si cet impact est négatif, il en va de notre honneur de le signaler au client et, si possible, d’éliminer tout impact négatif de ce travail. Si nous ne pouvons éliminer l’impact négatif de votre travail, nous devons empêcher ce travail de voir le jour. Nous ne sommes pas engagés pour simplement pousser des pixels, mais pour évaluer l’impact économique, sociologique et écologique de tout travail que l’on nous demande. Si vous ne passez pas ces tests, détruisez votre travail.

Un designer utilise son expertise au service des autres, mais sans être esclave. Dire non est une compétence essentielle d’un designer. Demander pourquoi en est aussi une. Lever les yeux au ciel n’en est pas une. Se demander pourquoi nous produisons quelque chose est infiniment plus important que de se demander si nous sommes capables de le faire.

5- Un designer cherche la critique

Aucun règlement ne devrait nous empêcher de chercher la critique, que ce soit de notre client, du public ou d’autres designers. Nous devrions au contraire encourager la critique de votre travail de manière à toujours pouvoir l’améliorer. Si notre travail n’est pas capable de soutenir la critique de par sa fragilité, il ne devrait pas exister. Nous devrions accepter la critique d’où qu’elle vienne.

Lorsqu’elle est pratiquée correctement, le rôle de la critique est d’évaluer et d’améliorer un travail. Toute critique est un cadeau qui permet de s’améliorer. Elle permet d’éviter à un travail non abouti de voir le jour.

La critique devrait être recherchée et accueillie à chaque étape du projet. Vous ne pouvez rattraper un gâteau une fois que vous l’avez cuit. Mais vous pouvez vous donner toutes les chances de réussir votre projet en allant chercher au plus vite et le plus souvent possible des retours. Demander des retours fait partie intégrante de notre travail.

6- Un designer doit connaître son audience

Le design est une solution intentionnelle à un problème assorti d’un ensemble de contraintes. Afin de savoir si vous avez réussi à résoudre ce problème, vous vous devez de rencontrer les personnes vivant avec ce problème. Si vous faites partie d’une équipe, votre équipe doit refléter l’ensemble de cette audience. Au plus votre équipe est capable de se mettre au diapason de votre audience, au mieux vous pourrez répondre aux problèmes qu’elle vit. Votre équipe doit pouvoir s’attaquer à un problème à travers différents points de vue, différents besoins, différentes expériences, mais aussi différents vécus. Une équipe avec un seul point de vue ne pourra jamais battre une équipe diversifiée.

Qu’en est-il de notre empathie ? Notre empathie est un joli mot pour signifier « exclusion ». Si vous voulez savoir comment une femme utilise un objet, incluez une femme dans votre équipe.

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7- Un designer ne considère personne comme négligeable

Quand vous décidez de réaliser quelque chose pour une audience, vous décidez aussi quelle audience vous négligez. Pendant des années nous avons prétendu que les personnes qui n’étaient pas essentielles à notre projet étaient négligeables. Nous décidions que certaines personnes dans le monde n’étaient pas dignes de notre intérêt.

Facebook a désormais 2 milliards d’utilisateurs. 1% de ces 2 milliards de personnes, un nombre marginal, représente 20 millions de personnes. Ce sont les personnes que nous estimions « négligeables », nos « cas d’exception ».

Quand vous traitez quelque chose comme marginal, vous ne faites que définir les limites de ce qui est important à vos yeux. — Eric Meyer

Ces cas d’exception sont les transexuels qui se retrouvent aux limites de nos projets forçant l’usage de « noms réels ». Ce sont ces mères célibataires prises aux pièges par ces formulaires demandant la signature des deux parents. Ce sont ces migrants âgés qui voudraient voter mais ne peuvent recevoir un bulletin de vote dans leur langue.

Ces gens ne sont pas négligeables. Ils sont des êtres humains et méritent le meilleur de notre travail.

8- Un designer fait partie d’une communauté professionnelle

Vous faites partie d’une communauté et la façon dont vous effectuez votre travail et dont vous vous comportez impacte tout le monde au sein de cette communauté. Tout comme la marée haute emporte avec elle les bateaux, déféquer dans la piscine affecte tous les nageurs. Si vous êtes malhonnêtes avec votre client ou votre employeur, le designer qui vous suivra en pâtira. Si vous travaillez gratuitement, on en attendra de même de votre successeur. Si vous ne résistez pas quand on vous demande de faire un travail nocif, le designer qui vous suivra devra travailler deux fois plus pour rattraper votre manque de courage.

Bien qu’un designer a l’obligation de gagner sa vie au mieux de ses capacités et chances, le faire au détriment des autres designer blesse toute la communauté. Ne sacrifiez jamais un autre designer pour votre avancement personnel. Cela inclut redesigner le travail de quelqu’un, effectuer un travail gratuitement ou de manière non sollicité et le plagiat.

Un designer doit s’efforcer de construire une communauté, non de la diviser.

9- Un designer accueille à bras ouverts une compétition ouverte et diversifiée

Durant toute sa carrière, un designer cherche à apprendre. Cela implique de se confronter avec ce que l’on ne connaît pas. Cela implique d’écouter les expériences des autres. D’accueillir et d’encourager les gens venant de cultures différentes, d’origines différentes, d’expériences différentes. Nous devons faire de la place pour accueillir ces personnes considérées comme marginales par la profession. La diversité mène à de meilleurs résultats et de meilleurs solutions. La diversité mène à de meilleurs designs.

Vous ne serez jamais dans le faux en travaillant avec quelqu’un de plus intelligent que vous. — Tibor Kalman

Un designer laisse son égo à la porte, il sait quand se taire et écouter, il est conscient de ses biais et accueille la critique avec bienveillance. Il se bat pour faire de la place pour ceux qui ont été forcés à se taire.

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10- Un designer prend le temps de réfléchir à soi

Personne ne prends jamais la décision de mettre son éthique au placard, cela arrive de façon insidieuse et tout doucement. C’est une série de petites décisions qui semblent peu importantes qui vous mènent soudainement à réaliser le système de filtres d’un grand fabricant d’armes.

Prenez le temps de réfléchir à votre profession chaque mois. Évaluez chaque décision prise récemment. Restez vous consistants avec votre éthique ou êtes vous en train de doucement vous compromettre à chaque augmentation ?

Avez-vous dévié de votre chemin ? Corrigez. Votre lieu de travail est à l’opposé de votre éthique ? Trouvez un autre travail.

Votre profession est votre choix. Faites la correctement.

Mike Monteiro

Pour conclure

Il m’a paru important de traduire ce texte de Monteiro, tant pour son engagement pour faire évoluer le Design que pour le message qu’il porte. Et même si je ne suis pas en accord avec la totalité de son message, je reste convaincu qu’il est important pour notre profession.

Alors designons avec passion et éthique, et c’est ainsi que nous travaillerons à améliorer le monde !

Article original : https://muledesign.com/2017/07/a-designers-code-of-ethics

Simon Vandereecken, UX-Designer @UX-Republic

UX-REPUBLIC Centre de Formations Digitales est un centre de formation agréé. Nos formations en UX-Design, Agile et Javascript sont issues des retours d'expérience et des savoir-faire de nos consultants.