Zoom sur nos talents : l’Interview d’Arnaud Poffé, Lead UX/UI Designer & Référent Accessibilité

Mettre un visage sur nos expertises et plonger au cœur des métiers du design : c’est la démarche lancée par Inès Mallick et Paul Courtois, stagiaires en marketing. À travers cette série d’entretiens, ils partagent les retours d’expérience, la vision et le quotidien des consultants d’UX-Republic. 

Pour ce deuxième épisode, ils sont allés à la rencontre d’Arnaud Poffé, Lead UX/UI Designer sur la région Benelux et grand référent sur les questions d’accessibilité numérique au sein du groupe Smile. Fort de douze années d’expérience sur le terrain, Arnaud leur a partagé avec passion sa double expertise : comment concevoir pour 100 % des utilisateurs grâce à l’accessibilité, et comment dompter l’IA pour décupler la vélocité des projets de design sans jamais perdre de vue l’esprit critique et la technique.

Découvrez le parcours d’un designer passionné de technologie, pour qui l’inclusion numérique n’est pas une option, mais un standard.

Qui est Arnaud Poffé ?

Arnaud est tombé dans la tech très tôt : à 10 ans, il bidouillait déjà ses premiers programmes informatiques. Après avoir trouvé sa voie dans les cursus d’études techniques, il arrive sur le marché du travail en 2015, pile au moment où l’UX Design commence à se structurer en France. De Pékin au Luxembourg, il forge son expérience sur des applications comptables et en agence de communication, où il passe rapidement senior.

Aujourd’hui, cela fait six ans qu’il évolue au sein du groupe Smile. Désormais Lead UX/UI Designer pour UX-Republic sur la région Benelux, Arnaud s’est découvert une véritable passion pour l’accessibilité numérique il y a cinq ans. Pour lui, un bon design ne doit laisser personne de côté. Son objectif au quotidien ? Concilier technique, design inclusif et automatisation grâce à l’IA.

Concevoir pour l’intérêt général : des ministères au réseau de transport

Inès & Paul : Tu sors tout juste d’une mission d’envergure. Peux-tu nous dire sur quoi tu as travaillé récemment ?

Arnaud : Ma dernière mission s’est déroulée pour le gouvernement luxembourgeois, où j’ai eu l’opportunité de repenser l’intégralité du Design System destiné aux différents ministères du pays. C’est un projet de grande envergure puisque ce système est voué à être déployé sur près de 80 applications étatiques.

Avant cela, ma plus longue mission a duré trois ans pour la STIB (le réseau de transports publics bruxellois). Nous y avons reconstruit tout le site internet, l’infrastructure technique, l’étude de cas UX et la recherche utilisateur. Ce projet a été une immense fierté car nous avons conçu le tout premier site de transport 100 % labellisé accessible en Belgique.

L’accessibilité numérique : l’empathie poussée à 100 %

Inès & Paul : L’accessibilité numérique est ton sujet de prédilection. Quels en sont les grands enjeux aujourd’hui ?

Arnaud : Depuis 2019, une législation européenne encadre de très près l’accessibilité digitale. L’enjeu fondamental est de faire en sorte que toutes les plateformes, tous les sites internet ou même les bornes physiques de tickets de transport soient utilisables par absolument tout le monde. On estime aujourd’hui que 70 % de la population n’a pas de difficulté majeure pour naviguer sur le web, mais que 30 % rencontre des obstacles plus ou moins lourds au quotidien. Cela va du daltonisme à la déficience motrice, en passant par la cécité ou la fatigue visuelle liée à des maladies comme la sclérose en plaques. Rendre un système accessible, c’est s’assurer qu’il fonctionne parfaitement avec les logiciels d’assistance, comme les lecteurs d’écran, les synthèses vocales ou la navigation exclusive au clavier.

D’un point de vue business, ouvrir son produit à ces 30 % de la population est loin d’être négligeable. Pour un acteur comme la STIB, qui enregistre plus d’un million de connexions par mois, cela représente un gain potentiel de 300 000 connexions supplémentaires !

Mais au-delà des chiffres, c’est un enjeu d’inclusion sociale majeur pour les années à venir. En tant que designer, mon rôle est de créer des expériences. Ma vision consiste à pousser l’empathie à son maximum en ne concevant plus pour 70 % des utilisateurs, mais pour 100 % d’entre eux.

Inès & Paul : Est-ce que cette démarche profite aussi aux utilisateurs qui n’ont pas de handicap ?

Arnaud : C’est le côté formidable de la démarche : l’accessibilité profite finalement à tout le monde. Quand on simplifie et qu’on fluidifie un parcours utilisateur lors de la phase d’UX Research pour le rendre accessible, le flux devient tellement évident qu’il bénéficie à l’ensemble de l’audience. Cela demande un peu plus de travail de conception en amont, mais on obtient un produit épuré, robuste, sans avoir besoin de faire des correctifs lourds et coûteux par la suite. C’est exactement ce que nous avons fait pendant trois ans à la STIB en incluant dès le départ des panels de testeurs en situation de handicap. C’est un véritable game changer pour notre métier.

La boîte à outils de la conception accessible

Inès & Paul : Sur le plan technique, comment se traduit l’accessibilité dans la conception concrète d’un produit ?

Arnaud : L’accessibilité repose sur deux grands piliers : le design (30 % du travail) et le code (les 70 % restants).

Côté design, nous nous appuyons sur des algorithmes stricts pour calculer les contrastes de couleurs. Nous devons respecter un ratio précis (généralement de 4,5) entre la couleur du texte et celle du fond pour que la lecture soit confortable. Le choix typographique est également très encadré : on privilégie des polices droites et très lisibles. Enfin, il est crucial de respecter les structures de navigation standards. Les utilisateurs ont des habitudes universelles sur le web, il ne faut pas réinventer la roue ou casser leurs repères, mais plutôt s’inscrire dans des canevas déjà éprouvés.

Côté développement, on entre dans la technique pure avec les spécifications ARIA. On implémente des alternatives textuelles détaillées pour toutes les images, et on configure rigoureusement le “focus” au clavier (le contour visuel qui se déplace d’un élément à l’autre avec la touche Tabulation) pour s’assurer que tous les menus déroulants et boutons soient activables sans souris.

L’IA face au design : transformation, vélocité et éthique

Inès & Paul : Comment perçois-tu l’évolution de ton métier de designer face à l’essor fulgurant de l’IA ?

Arnaud : Je ne pense pas que l’IA va remplacer les designers, car l’œil critique et la sensibilité de l’humain restent indispensables. Aujourd’hui, une IA peut vous générer une interface en quelques secondes, mais le résultat est souvent truffé d’erreurs UX grossières.

En revanche, l’IA va considérablement transformer et accélérer notre quotidien. Elle nous évite de redessiner manuellement chaque composant répétitif. J’ai mesuré ces gains sur mes propres projets : nous parvenons à économiser plus de la moitié du temps de production, soit environ 60 % de vélocité gagnée. Un travail qui prenait auparavant 30 jours peut désormais être bouclé en 10 jours grâce à l’IA.

Mon message aux profils juniors est très clair : c’est maintenant qu’il faut prendre le train en marche. Dans un an ou deux, ceux qui n’auront pas intégré ces outils dans leur workflow seront totalement dépassés par la réalité du marché.

Inès & Paul : Justement, quel conseil donnerais-tu à un junior pour utiliser l’IA de manière pertinente, tout en préservant son esprit critique et en mesurant son impact écologique ?

Arnaud : Concernant l’aspect écologique, la clé réside dans l’art du prompting. En apprenant à formuler précisément mes requêtes, j’ai appris à diviser par deux le nombre de tokens (et donc l’énergie de calcul) utilisés pour un résultat bien supérieur.

Pour l’esprit critique, j’ai une position tranchée : un designer junior ne devrait pas utiliser l’IA comme outil principal de conception. Il faut d’abord acquérir de solides compétences théoriques et se casser les dents sur les fondamentaux pour être capable de juger si ce que propose la machine est valide ou non. L’IA est un outil de facilitation redoutable pour les profils seniors ou mediors qui ont le recul nécessaire pour repérer les erreurs de la machine.

Le junior doit redoubler de rigueur, apprendre à concevoir selon les méthodes traditionnelles et comprendre le code pour acquérir cette structure intellectuelle indispensable.

Curiosité, veille et partage

Inès & Paul : Le rythme des innovations est effréné. Comment fais-tu pour rester constamment à la page ?

Arnaud : La curiosité est la qualité première qui sépare un bon designer d’un moins bon. Ma veille repose sur deux canaux majeurs. D’abord LinkedIn, en suivant de très près les comptes officiels des laboratoires de recherche comme Anthropic et des experts reconnus du domaine. Ensuite YouTube, où je consomme beaucoup de contenus spécialisés et de conférences techniques.

Il faut être proactif : lorsqu’un nouveau modèle open-source très performant sort, je n’attends pas. Le soir même, j’épluche la documentation technique et le lendemain, je l’installe en local pour le tester. C’est une véritable démarche de passionné. Il faut aussi mettre son ego de côté, échanger avec ses collègues et accepter que nos méthodes d’hier ne sont plus forcément les meilleures aujourd’hui.

Le mot de la fin

Inès & Paul : Pour conclure cet entretien, quel message ou conseil essentiel aimerais-tu transmettre à la communauté des designers ?

Arnaud : J’ai une phrase fétiche que je répète souvent à mes équipes : « L’accessibilité n’est pas une option, c’est un standard. » Il faut revenir aux bases et s’appuyer systématiquement sur les standards natifs du web et des systèmes d’exploitation. Les designers veulent parfois tout révolutionner graphiquement, mais la majorité des structures d’interaction efficaces existent déjà. En respectant ces standards, on gagne un temps précieux sur le développement, sur la maintenance des systèmes et on s’évite des refontes catastrophiques lors des mises à jour majeures d’OS (comme Apple ou Android).

Mon second conseil : allez lire les documentations des développeurs. Comprendre les contraintes techniques du code permet de dialoguer d’égal à égal avec les équipes de dev, d’éviter de concevoir des interfaces irréalisables et de gagner une immense crédibilité sur des projets d’envergure. Soyez curieux, formez-vous aux réalités du code, apprenez à maîtriser les outils de demain, et vos compétences exploseront !


Inès Mallick
Assistante Marketing & Communication Digitale chez UX-Republic

 

 

 


Paul Courtois
Assistant Marketing & Communication Digitale chez UX-Republic